Lettre janvier 2020

Lettre janvier 2020

Chers amis de « Mieux le Comprendre », très heureuse de vous retrouver dans cette lettre de Janvier 2020 ! Je souhaite y partager la troisième partie des réflexions portées sur l’évolution de la relation homme – animal. Bonne lecture à vous.

Pour nos ancêtres, l’animal était un moyen de subsistance, ce qu’il est toujours (quoiqu’en des termes très différents, si l’on considère les maltraitances pouvant être infligées aux animaux), mais également un objet de fascination, de pouvoir et de guérison

L’animal, sous quelque forme que ce soit, a été depuis des temps immémoriaux un objet de fascination. Certes, l’animal était avant tout un moyen de subsistance en fournissant de la viande à des peuplades essentiellement nomades, lesquelles vivaient de la chasse et de la cueillette.

Si les aspects de fascination ou encore de pouvoir ont disparu au cours des deux derniers millénaires, ces caractéristiques demeurent dans certaines tribus « primitives » qui ont pu se protéger de nos influences « modernes » et ce, depuis les grands voyages de découverte – notamment de l’Amérique avec Christophe COLOMB (1492), puis les conquêtes et les colonisations aussi bien à l’Est, à l’Ouest et au Sud -. Comme déjà évoqué précédemment, les aborigènes d’Australie – mais c’est également vrai de certaines tribus d’Amazonie ou d’Afrique – ont su conserver des liens très étroits avec le monde animal mais également avec le règne végétal et minéral. Qualifiées d’animistes, ces tribus perçoivent dans chaque animal, dans chaque plante ou arbre ou encore dans chaque élément minéral, une âme à laquelle ils se sentent reliés, en se considérant comme une partie d’un grand Tout. Dans ces conditions, les hommes se voient comme une composante d’un esprit plus large qui anime le Tout et se montrent particulièrement respectueux de la Terre (qu’ils ne blessent pas), du monde végétal et de l’univers animal. Bien qu’ils aient été spirituels, nos ancêtres et ces rares tribus qui subsistent ne conçoivent pas le divin avec une ou des divinité(s) empreinte(s) envisagée(s) à l’image de l’homme (anthropomorphisme) mais comme la somme de tous les esprits de tout ce qui existe sur terre et dans l’univers.

Dans cette perspective, puisque nos ancêtres prêtaient aux minéraux, aux végétaux, aux animaux, à l’eau, à l’air un « esprit », ils avaient naturellement un très grand respect de tous ces éléments. Toutefois, concernant les animaux, ce respect prenait une dimension encore plus affirmée pour aller jusqu’à la fascination et au désir de pouvoir s’approprier les pouvoirs et les qualités des animaux.

Pour le chasseur commun, cette fascination se manifestait en plusieurs étapes :

  • Lors de la préparation de la chasse, où les chasseurs s’adressaient à l’esprit des proies pour leur demander de venir à leur rencontre ;
  • Pendant la chasse, au cours de laquelle les hommes louangeaient le courage et la force des animaux, sur des bases égalitaires (une chasse fructueuse étant un don de la nature et, plus particulièrement, celui des animaux eux-mêmes) ;
  • Après la chasse, où les proies étaient honorées et remerciées pour leur sacrifice et la nourriture apportée à la tribu ;
  • Enfin, au moment de la consommation des viandes, avec des croyances plus ou moins affirmées concernant l’absorption de la chair des animaux, également supposée apporter la force et les qualités prêtées à ces animaux. Par respect pour les proies, il allait de soi que le gaspillage ne pouvait se concevoir.

Les peintures découvertes dans les cavernes, telles que celles de la grotte de Lascaux (estimées avoir entre 15 000 et 18 000 ans), témoignent de l’importance et de la vénération portées aux animaux au paléolithique, étant précisé que certaines de ces peintures peuvent remonter jusqu’à 30 000 ans selon les experts.  

Au-dessus des membres de la tribu, se situait le chamane ; celui-ci était à la fois un guide spirituel, un intermédiaire et un guérisseur. Selon les anthropologues, chamane serait, contrairement à ce qu’il est courant d’affirmer, le plus vieux métier du monde. Les chamanes suivaient un apprentissage très long et difficile. Ils avaient, en règle générale, un pouvoir ambivalent, pouvant faire tantôt le bien et tantôt le mal. Ils étaient donc craints pour cela mais on les créditait du pouvoir d’entrer en relation avec les esprits et de s’attribuer les pouvoirs d’animaux, ces derniers leur conférant leur force et leur pouvoir de guérison.

Si l’objet, ici, n’est de faire l’histoire du chamanisme, nous insisterons en revanche sur deux points essentiels. Les chamanes, dans toutes les cultures primitives, faisaient montre d’une très grande sensibilité leur permettant de « sentir » et d’« échanger », notamment avec les végétaux et les animaux. De ce point de vue, on relèvera qu’aujourd’hui les scientifiques restent impressionnés par les médecines naturelles développées dans certaines contrées comme l’Amazonie à partir de plantes, dont les principes actifs étaient connus des chamanes locaux depuis la nuit des temps. Autre sujet d’interrogation pour les scientifiques : comment faisaient les chamanes ou les « medicine men » pour trouver le dosage parfait des préparations alors que certaines de ces plantes pourraient, dans des proportions légèrement différentes, s’avérer toxiques sinon mortelles. Autrement dit, les probabilités de tomber juste, en faisant l’hypothèse que les principes actifs des plantes aient été pleinement connus, sont de l’ordre d’une chance pour plusieurs millions, d’autant que ces tribus ne disposaient d’aucun instrument de mesure suffisamment précis pour garantir la stabilité des dosages dans le temps. *

Deuxième élément très important, les chamanes, pour la plupart d’entre eux, affirmaient tirer leur pouvoir des animaux ou être en mesure de converser avec les animaux. D’ailleurs, dans certaines traditions, comme dans les tribus indiennes du nord de l’Amérique, les sociétés traditionnelles mongoles ou encore dans les cultures aborigènes, les chamanes révélaient, en état de transe, leur animal de pouvoir. Et il s’agissait d’une croyance solidement ancrée, laquelle peut encore subsister de nos jours, sous des formes très variées et avec des intensités plus ou moins affirmées, de l’animal totem jusqu’à l’animal de pouvoir. Dans ce dernier cas, c’est l’esprit de l’animal de pouvoir qui choisit et révèle le futur chamane, après que celui-ci ait été conduit en transe par un chamane plus ancien.

De telles choses peuvent encore se produire de nos jours si l’on en croit les témoignages de Corine SOMBRUN, dont l’histoire a été traduite à l’écran dans « Un monde plus grand ». (le rôle de Corine SOMBRUN est interprété par Cécile de France).

Musicienne et musicologue, Corine SOMBRUN a perdu son conjoint très jeune à la suite d’un cancer et cherche à entrer en contact avec son défunt mari. Elle accepte de partir en Mongolie pour effectuer un reportage sur le chamanisme qui avait été très longtemps réprimé par le régime mongol, comme une superstition et un obstacle au progrès du socialisme matérialiste. Lors d’un enregistrement d’une séance de chamanisme, elle entre en transe au son du tambour et sent ses forces se décupler en se transformant en loup. La chamane qui officie la reconnaît immédiatement comme une chamane et la convainc de suivre la formation. L’histoire de cette rencontre et de la formation qui suivra pendant trois ans est racontée dans son ouvrage « Les Esprits de la Steppe » (Editions Albin Michel). Elle a produit deux autres ouvrages (« Sur les pas de Geronimo » et « Mon initiation chez les chamanes »).

Si l’histoire portée à l’écran est quelque peu romancée, elle traduit bien la prise de pouvoir sur le chamane par le loup et le fait que les forces du chamane sont ensuite décuplées en état de transe, avec des capacités de vision. Ces pratiques (recherche d’un état de transe contrôlé pour entrer en contact avec l’animal de pouvoir) sont anciennes et perdurent. On peut en penser ce que l’on veut mais il est souligné que considérée tour à tour comme dépressive, puis schizophrène, Corine SOMBRUN est aujourd’hui prise très au sérieux par les neuroscientifiques, notamment, lesquels restent particulièrement impressionnés par son aptitude à entrer en transe en imaginant le son du tambour, sa maîtrise de l’état de transe dont elle est capable de sortir seule ainsi que sa capacité de récupération. Alors que ses états de transe présentent les mêmes symptômes et tracés d’électro-encéphalogramme qu’un schizophrène, Corine SOMBRUN retrouve des paramètres absolument normaux une fois sortie de ses états de transe. Devenue un sujet d’études pour les chercheurs, elle continue de se prêter à des expériences, à se sentir « loup » et d’en tenir ses forces et ses perceptions/visions, lorsqu’elle entre en transe.

C’est l’un des traits communs de toutes les traditions chamaniques du monde que le chamane tire ses pouvoirs « surnaturels » d’au moins un esprit allié, qui est à son service … (Le Monde du Chamanisme – Un nouveau regard sur une ancienne tradition, Dr Roger WALSH, Ed. DANAE), lequel peut être un animal. Enfin, rappelons que le pouvoir de guérison des chamanes provient de ces « esprits alliés » qui peuvent être des animaux.

Si le pouvoir de guérison des animaux a été combattu au cours des deux derniers millénaires sous l’emprise des religions et du cartésianisme, il a cependant pris une forme nouvelle, plus « chimique », notamment au cours des dernières décennies. En effet, l’animal est alors apparu comme étant « à la disposition » de l’homme, ce dernier pouvant en user à sa guise pour son bien et sa santé.

 

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